Robert Fludd : médecin alchimiste et rosicrucien

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Robert Fludd est en quelque sorte le « Leonardo Da Vinci » de l’Angleterre élisabéthaine, ainsi qu’une figure emblématique de l’histoire de la Rose Croix. Médecin, philosophe, scientifique, c’est un personnage impétueux doté d’une soif de savoir inextinguible.

Fils de très bonne famille anglaise, c’est après l’obtention de son diplôme de Master of Arts, en 1598, qu’il entreprend un voyage le conduisant respectivement en France, en Italie, en Espagne et en Allemagne. Il assure la fonction de Précepteur pour de grandes familles et évolue dans les cercles médicaux favorables à la doctrine « chymique » de Paracelse.

Quand les prélats chrétiens étaient familiers avec l’occultisme et l’hermétisme

Alors qu’il est en France, la dureté de l’hiver 1601 oblige Robert Fludd à déposer ses malles en Avignon. Ce court séjour l’amène à rencontrer le Vice-Légat du Pape, le Cardinal Aldobrandini, sur une dénonciation des Jésuites affublant d’un caractère magique les pratiques de Fludd. Toutefois, les membres de la Compagnie de Jésus ne connaissaient sans doute pas ou avaient omis l’intérêt du Légat catholique pour les sciences occultes. Fludd témoigne ainsi de cet entretien qui se déroule devant les Prélats : « Je vis qu’il était de beaucoup plus savant et expérimenté que moi dans cette science »…  Précisons, à l’encontre d’un préjugé populaire, qu’en réalité, les sciences dites « occultes » étaient beaucoup moins étrangères aux chrétiens érudits qu’on ne le croit généralement. En cette période de schisme religieux, le cas de l’hermétisme en est probablement l’exemple le plus flagrant : de l’enseignement d’Hermès, on attendait ni plus ni moins que la réconciliation des dogmes chrétiens. C’est ainsi qu’il fut envisagé de l’inclure dans l’instruction catholique et chez les Jésuites (1).

Les Rose-Croix ont-ils apporté leur aide au projet encyclopédique de Robert Fludd ?

En ce début de XVIIe siècle, l’ambition intellectuelle de Robert Fludd est de rassembler et de synthétiser toutes les connaissances de son époque. Plus qu’un descriptif, il s’agit là d’un projet encyclopédique précédant de cent cinquante ans celui du Siècle des Lumières. Regroupant divers traités, nul sujet ne doit lui échapper pour éditer une « Histoire du Macrocosme et du Microcosme » (Utriusque Cosmi Historia…) destinée dans le même temps à promouvoir une réforme des arts et des sciences, idée commune avec la Fama Fraternitatis, ce qui fera dire par ailleurs que la philosophie de Robert Fludd est sans conteste rosicrucienne.

En effet, Fludd est réceptif à l’appel de la Fraternité des Rose-Croix en 1614, dont l’écho se fait entendre partout en Europe. Enthousiasmé par leur message, il entreprend de défendre ardemment la Fraternité alors accusée d’hérésie, au moyen de deux publications en Angleterre, dont le Traité Apologétique. Ce dernier, flamboyant plaidoyer destiné à éclairer « les ignorants » sur l’Ordre de la Rose-Croix, obtient une réponse pour le moins inattendue venant directement d’Allemagne : Alors que Fludd n’est pas en mesure de faire éditer son Histoire du Macrocosme et du Microcosme en raison d’un coût d’édition insurmontable, un émissaire germain le contacte. Il l’invite à adresser ses manuscrits et autres croquis à l’attention de Thédodore de Bry, éditeur à Openheim. Il s’exécute. À sa grande surprise, il reçoit quelque temps après, en 1619, une quarantaine d’impressions de son manuscrit Utriusque Cosmi…, richement ornées de gravures, le tout accompagné, de surcroît, d’un sac d’or(2).

Cette généreuse et énigmatique opportunité palatine trahit l’intérêt certain porté aux travaux de Fludd Outre-Manche. Certains historiens du Rosicrucianisme soulèvent ainsi l’évidence d’un contact avec les Rose-Croix, car la présence de la Fraternité est palpable autour de Théodore de Bry, ce qui vaudra à ses presses par ailleurs le qualificatif de « rosicruciennes »(3). Un an auparavant en effet, en 1618, un autre plaidoyer en faveur de la Rose-Croix était déjà publié, en sus de nombreux ouvrages d’alchimie. Il s’agit du fameux Silentium Post Clamores de Michael Maier(4). Or, les deux hommes se connaissaient depuis au moins 1612, et ce alors que la Fama circulait déjà sous forme manuscrite. Serait-ce Maier lui-même qui recommanda Fludd à la généreuse impression de Théodore de Bry, et qui l’introduisit dans le « Cercle Rosicrucien » ? (5).

Du visible à l’invisible : l’autre moitié du monde

Dans son Histoire du Macrocosme et du Microcosme, Fludd envisage les deux moitiés du monde, l’une visible et l’autre invisible, autrement dit le plan matériel et le plan spirituel. Il sépare à cet effet les connaissances qui ont trait à l’univers et à son maintien, considéré comme l’œuvre de Dieu (Macrocosme), de celles relevant de l’humanité dans ce qu’elle est et ce qu’elle crée (Microcosme). Enfin, il étudie avec minutie les liens et les sympathies qui les régissent. C’est notamment dans cette volonté de « révéler l’autre moitié du monde visible » qu’est né le schéma finalisé par la magnifique gravure présentée ci-contre, sur fond de cuir rouge et or, adapté par montage à partir de la couverture de Microcosmi Historia, Tome II de Utriusque Cosmi Historia…

Dans cette image, Fludd place l’homme au centre d’une série de cercles déclinant les différents plans de manifestations visibles et invisibles, dans lesquels l’homme peut agir au moyen de son âme. L’arc de droite apporte cette précision : « L’harmonie essentielle par laquelle l’âme humaine tire à elle pour sa propre constitution une partie de n’importe laquelle des régions des trois mondes ». Ces mots sont complétés par le commentaire F : « Le corps est le réceptacle. » On notera la présence des centres subtils, chacun relié à un plan particulier. Les Rosicruciens apprécieront cette gravure mettant en évidence le caractère séculaire de l’enseignement de l’Ordre.

Notes

1)Le Vice-Légat du Pape, le Cardinal Aldobrandini, que rencontre Fludd et avec lequel il se lie d’amitié, fonde une académie dans sa maison, qui comptera parmi ses membres Francesco Patrizio. Ce dernier est notamment connu pour avoir écrit un ouvrage dédié au Pape Grégoire XIV en 1586, intitulé Nova de universis Philosophia, dans lequel il demande de bannir la philosophie d’Aristote, et d’instruire en lieu et place l’hermétisme, dans toutes les universités, y compris chez les Jésuites.

2) Ayant été accusé d’avoir sciemment fait éditer ses ouvrages en Allemagne en raison de leur prétendu caractère hérétique, Fludd s’en défend et rapporte l’histoire de ce contact en détails dans Doctor Fludd’s Answer unto Mr. Foster (Réponse du docteur Fludd à Foster), 1631.

3) Qualificatif employé par F. A.Yates au sujet de l’imprimeur Théodore de Bry.

4) La Lumière des Rose-Croix, F.A.Yates.