Catalogue de publications rosicruciennes du 18e siècle

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Depuis la publication de la Fama Fraternitatis en 1614, l’Ordre de la Rose-Croix a toujours suscité l’intérêt des chercheurs et des historiens ; le document d’archives que nous avons choisi de mettre en lumière illustre parfaitement cet intérêt séculaire pour le Rosicrucianisme.

Un catalogue historique des œuvres rosicruciennes

Il s’agit d’un répertoire de grande taille, daté de 1782. Entièrement manuscrit (bien qu’un imprimé fasse office de première page), chaque feuille est chronologiquement numérotée, de 1614, année du premier Manifeste rosicrucien, à 1625, pour bondir ensuite à 1705. Près de 170 ouvrages publiés par, ou en lien avec les Rose-Croix, y sont recensés, parfois margés de commentaires. Divers noms connus de la Tradition rosicrucienne figurent parmi les auteurs, tels que ceux de Michael Maier ou encore Robertus de Fluctibus, alias Robert Fludd. On distingue également différents styles d’écritures permettant de déduire que ce travail minutieux a été réalisé par plusieurs personnes, qui se sont appliquées en outre à reproduire quelques gravures ; elles sont toutefois demeurées anonymes.

Comme le laisse supposer la mention manuscrite figurant sur la première page, ce catalogue était destiné à « Monsieur le Docteur Nicolaï ». Par ailleurs, un ex-libris indique que ce répertoire fut aussi la propriété d’un certain Gustav Parthey. Qu’en est-il donc de ces deux personnages ?

Frédéric Nicolaï : Protestant, Franc-Maçon, et « Illuminati »

Il est fort probable que le docteur dont il est question ici soit Frédéric Nicolaï (1733-1813), membre de l’Académie des sciences, éditeur et libraire à Berlin. Partisan de la liberté de pensée, il épousa les idées de la philosophie des Lumières, tout en conservant une foi fermement protestante. Cet homme de lettres fut par ailleurs un opposant farouche aux Jésuites, dont il dénonça toute sa vie durant « les pratiques et les manigances ». Engagé dans la Franc-Maçonnerie, il fut approché par les Illuminés de Bavière, Ordre fondé en 1776 par Adam Weishaupt. Bien qu’il s’y intéressât, il ne vit cependant pas dans cet Ordre, dont « l’âme était faite de silence et de secret », l’opportunité de contribuer à freiner « le fanatisme et la superstition » dans la société des hommes. Bien que la légende lui prête d’en avoir été un haut dignitaire, il n’y aurait cependant été admis que malgré lui, et n’en aurait jamais été un membre actif (1).

Les influences Rose-Croix dans les arts, les sciences et la littérature

Nicolaï nourrissait un grand intérêt pour le Rosicrucianisme. Il publia, parmi d’autres livres, un Essai sur les accusations portées contre l’ordre des Templiers et ses mystères en 1782, puis des Observations sur l’origine et la destinée de l’Ordre des Rose-Croix et des Francs-Maçons en 1806. Dans ces deux ouvrages, il partagea des considérations aussi bien philosophiques qu’historiques au sujet de la Fraternité rosicrucienne. Prudent au sujet des Rose-Croix et de l’histoire de l’Ordre, il souligna néanmoins l’influence que « les frères » exercèrent dans le domaine des sciences et de la philosophie du XVIIe siècle. Il nota d’ailleurs qu’elle est particulièrement évidente, en ce qui concerne Francis Bacon, philosophe et ancien Chancelier d’Angleterre auquel la Tradition prête d’avoir été lui-même Imperator (2) de l’Ordre de la Rose-Croix en Angleterre.

Dans le cadre de ce document d’archives, l’Essai sur le secret des Templiers […] retiendra plus particulièrement notre attention, car il est susceptible de justifier l’existence du catalogue présenté ici. En effet, Fréderic Nicolaï y précise qu’il existe un « grand nombre de livres sur la Rose-Croix, très différents entre eux selon leurs auteurs […] (qu’il) croit pouvoir classer en quatre ou cinq classes principales (3) ». Il distingue à cet effet les Mystiques ou Théosophes, puis les courants rosicruciens anglais, allemand, et pour finir hollandais, avant de les décrire chacun.

À l’évidence, de par cette classification et les observations qu’il consigne, Frédéric Nicolaï aurait non seulement répertorié « ce grand nombre de livres », mais très certainement lu également la plupart d’entre eux. Ce catalogue a donc bien été dressé à son intention comme en atteste la mention sur la première page.

Cette supposition trouve d’ailleurs sa confirmation par la présence de l’ex-libris. En effet, il montre que ce répertoire a aussi fait partie des archives personnelles d’un historien, égyptophile et philologue latin, ayant traduit plusieurs textes liés à l’hermétisme : Gustav Parthey (1798-1872). Or, ce dernier n’est autre que le petit-fi ls de Frédéric Nicolaï lui-même…

Notes :

(1) Frédéric Nicolaï fut approché par le Baron Adolphe de Knigge. Il était très réservé vis à vis de l’Ordre des Illuminés de Weishaupt, dont il jugeait sévèrement les méthodes. Il reprochait notamment aux membres de la Confrérie de vouloir user des mêmes procédés que les Jésuites, qu’ils combattaient pour les mêmes faits. Ceci a été mis en évidence dans l’excellente étude de René Le Forestier, publiée sous le titre Les Illuminés de Bavière (1914).

(2) “Imperator” : en usage depuis le XVIIe siècle, ce titre désigne traditionnellement le plus haut responsable de l’Ordre de la Rose-Croix. Il tient son origine de l’expression latine « Imperare Sibi » qui signifie « Maître de soi ».

(3) Essai sur les accusations intentées aux Templiers […], Changuion, (1783), p. 184 

Par  le Service des Archives de l’A.M.O.R.C.,
 extrait de la revue « Rose-Croix »
n°271 – automne 2019